La Lettre de Papyrus
Rentrée littéraire 2007 : nos coups de coeur !

Bonjour à tous,

Comment choisir un livre, parmi la pléthore de publications de cette rentrée ?
735 romans ! Si ce chiffre affole parfois, il est aussi permis d’en rire (voir, à ce propos, le recueil de pastiches de Pascal Fioretto « Et si c’était niais ? », allègrement sous-titré La Rentrée littéraire assassinée).

La seule prétention de la sélection ci-dessous est de vous faire partager quelques bons moments passés avec certains auteurs. Des choix, donc, parfaitement subjectifs, le seul critère étant le plaisir de la lecture.

Et, pour que la librairie reste ce lieu d’échange, n’hésitez pas à nous communiquer vos propres découvertes.

Bonne lecture !

Le Rapport de Brodeck - Philippe Claudel - Stock

Dans ce village perdu d’Europe centrale, à la fin de la guerre, Brodeck survit chichement en rédigeant des rapports sur l’état des eaux et de la flore. Cette fonction lui vaut d’être désigné (« tu sais écrire, tu sais les mots ») pour être le rapporteur d’un événement grave dont la teneur nous sera lentement dévoilée. Il va donc nous raconter l’arrivée de l’ Anderer, l’Autre, qui va perturber les villageois au point de les mener à l’irréparable.
Dans ce roman à la construction époustouflante, qui se lit d’une traite, Philippe Claudel pose de manière très perturbante les questions du Bien et du Mal, de la culpabilité et de l’innocence. Le lecteur, abasourdi, a envie de dire, comme Brodeck : je n’y suis pour rien. Mais celui-ci ajoute aussitôt : Je suis certain que vous seriez comme nous si vous aviez connu la guerre, ce qu’elle a fait ici…

Un chef-d’œuvre, sans doute trop dérangeant pour obtenir un des Prix de l’automne...

La princesse et le pêcheur – Minh Tran HUY – Actes Sud

Rencontre entre deux jeunes Vietnamiens : elle, née en France ; lui, arrivé depuis peu.
La narratrice va trouver en Nam une âme sœur, avec tous les troubles du mot. Nam verra-t-il en elle davantage qu’une sœur à protéger ? Un lien très fort les unit rapidement, qui dévoile leurs secrets, au rythme d’un conte livré en parallèle et comme en écho.
La princesse et le pêcheur dit l’amitié, l’amour, l’Histoire, son histoire aussi – doit-on l’appeler destinée ?

Beau, subtil, bref un excellent premier roman !

(F Rigot - MV Rousseau)

Zoli – Colum McCANN – Belfond

Zoli, prénom masculin certes, mais porté magnifiquement par une jeune tzigane recueillie à 6 ans par son grand-père. Nous sommes en Tchécoslovaquie, en 1930.
Ce grand-père exceptionnel, qui lit et écrit en secret, lui transmettra l’amour de la lecture et de la plume.
Au sortir de la seconde Guerre Mondiale, chanteuse, Zoli deviendra par sa poésie le chantre du communisme et de la « révolution tzigane » contre les fascismes européens.
Amour, honneur surtout, et son contraire la trahison sont au rendez-vous dans cette traversée du siècle et de l’Europe (on passe par l’Autriche et l’Italie avant de revenir à Paris).

Une plongée dans l’univers des tziganes, peu et si mal connu. Superbe !

(F Rigot)

Avec vue sur le royaume – Jean-Pierre GATTEGNO – Actes Sud

Imaginez l’éternité comme un avion supersonique où des hôtesses en tailleur Lagerfeld vous gavent de caviar et de Dom Pérignon... Le décor est planté. Mais point de science-fiction pour autant.
Deux hommes, voisins dans cet avion, cherchent à découvrir pourquoi ils se retrouvent condamnés à passer l’éternité ensemble. Ils vont alors se raconter leurs histoires. L’un est juif, l’autre le fils d’un SS qui a en lui l’immense culpabilité des crimes de son père. Parfois accompagnés du film de leur vie qui défile sur écran géant, leurs souvenirs, finement tissés, finiront par dévoiler le lien qui les unit.

Avec subtilité, fantaisie et humour, Gattégno nous livre sur un sujet pourtant grave un roman passionnant, profond et léger à la fois.

(F Rigot - V Bertrand)

Chicago – Alaa EL ASWANY – Actes Sud

Alaa El Aswany situe son nouveau roman à Chicago et plus précisément dans le décor de la faculté de médecine où sont admis des médecins égyptiens en vue d’une spécialisation.
Comme dans son précédent roman, l’Immeuble Yacoubian, nous suivons avec avidité les intrigues des différentes vies qui se croisent tout au long de ce récitadmirablement orchestré.
Alaa El Aswany ne mâche pas ses mots pour critiquer le système politique égyptien et l’Amérique conservatrice.

Par ces destins d’hommes et de femmes pris dans leurs désirs et leurs contradictions et mis face à des conflits d’origine politique, raciale ou religieuse, Alaa El Aswany donne à son roman une portée universelle.

(V Bertrand – V Gillion – M Brouyaux)

La perte en héritage – Kiran DESAI – Des deux terres

L’héroîne de Kiran Desai est Sai, orpheline élevée par des religieuses anglaises qui, à la mort de ses parents, trouve refuge chez son grand-père, Jemubhai, ancien juge à la retraite. Sai est une indienne occidentalisée comme Jemubhai, parti à 19 ans étudier à Londres.
Autour d’eux gravitent des personnages, Gyan, le précepteur de Sai dont elle s’éprend, qui rejettera les siens pour se transformer en fondamentaliste.
Les sœurs Moni et Lola qui entourent Sai de leurs conseils, fêtent Noël et prennent le thé anglais.
Parallèlement, nous suivons la vie de Biju, le fils du cuisinier du juge. Parti pour New York, il enchaîne les petits boulots dans les restaurants de Manhattan.
Comme des milliers d’autres clandestins, il est prêt à subir toutes les humiliations pour sauver sa peau et obtenir la fameuse carte de séjour.

Entre New York et l’Himalaya, un livre sur la mondialisation et sur le colonialisme.
Un protagoniste du livre dit ceci : « Bose repensait à la manière dont le gouvernement anglais et ses fonctionnaires étaient repartis sur leurs navires en jetant leurs casques coloniaux par-dessus bord, ne laissant derrière eux que ces Indiens ridicules qui ne parvenaient pas à se défaire de ce qu’ils avaient acquis au prix du sacrifice de leur identité ».

(V Bertrand)

Le chant de la mission - John LE CARRE – Seuil

C’est dans les affaires de la République du Congo que John Le Carré base son récit. Un Congo aux ressources pillées et déchiré entre minorités.
Le narrateur, Salvo, travaille comme interprète pour les services secrets anglais.
Il est témoin de machinations cyniques lors d’une conférence où des représentants de milices congolaises et d’investisseurs internationaux se mettent d’accord pour monter un coup d’état au Kivu...
Un coup d’état déguisé.

Haletant de bout en bout.
John Le Carré met en scène l’exploitation de la misère par les grandes entreprises multinationales.

(V Bertrand)

Le désert de la grâce – Claude PUJADE-RENAUD – Actes Sud

Abbaye de Port Royal des Champs. Jusqu’à son éradication en 1709, ce lieu symbolisait la liberté et l’indépendance de conscience face au pouvoir absolu de Louis XIV, le roi soleil. A travers les récits croisés de ceux qui ont « fait » Port Royal mais aussi de ceux et celles qui ont tenté de préserver son héritage spirituel, Claude Pujade-Renaud nous fait revivre de façon magistrale ce lieu hors du temps que le pouvoir n’eut de cesse de détruire et de transformer en désert.

(MV Rousseau - V Bertrand - V Gillion)

A l’abri de rien – Olivier ADAM – L’Olivier

Nord-Pas-de-Calais, de nos jours. Marie est une jeune femme perdue à la recherche d’elle-même. Elle ne se reconnaît plus dans la vie qu’elle mène. Seuls ses deux enfants la retiennent encore, difficilement, dans la réalité. C’est dans le regard de ceux que l’on appelle dédaigneusement « les Kosovars » qu’elle va retrouver l’étincelle de vie qui a disparu de son quotidien. A ces réfugiés qui peuplent le Pas-de-Calais en rêvant d’Angleterre, elle va tout donner. Son temps, son argent, sa sollicitude. Elle va tout risquer pour eux, jusqu’à se perdre...

Un superbe roman qui nous plonge dans l’inhumanité du monde.
A lire absolument.

(MV Rousseau – V Bertrand)

Les belles choses que porte le ciel – Dinaw MENGESTU – Albin Michel

Voilà déjà vingt ans que Sepha Stéphanos est aux Etats-Unis. Il a quitté son pays, l’Ethiopie, plein d’espoir. Après avoir longtemps cru en une vie meilleure, il passe maintenant ses journées entre la petite épicerie qu’il a ouverte dans un quartier de Washington et l’évocation d’une Afrique haîe et aimée avec ses deux amis Kenneth le kenyan et Joseph le congolais.
L’arrivée d’une jeune femme blanche et de sa petite fille métisse va bouleverser cet équilibre précaire sur lequel est basé sa vie. Il croit voir en elle une de ces « belles choses que porte le ciel » dont Dante parle dans sa divine comédie. Cette fin de « l’enfer » qu’il espère encore sans trop y croire.

Un premier roman sensible et magnifique sur l’exil, sur la difficile intégration entre déni de ses racines et volonté de garder son pays natal au cœur.

(MV Rousseau)

L’année de la pensée magique – Joan DIDION – Grasset

La pensée magique, c’est celle qui permettra à Joan Didion de croire que son mari, écrivain comme elle , avec lequel elle partageait chaque instant depuis 40 ans, va revenir, qu’il est en voyage, qu’il n’est pas mort en décembre de cette année 2003.
Récit d’une année de deuil, écrit avec une « honnêteté » extraordinaire : pas de mélo ni de narcissisme, juste de la dignité, un infini respect des proches et une simplicité dans le courage ordinaire.

Un très grand livre.

(V Gillion - F Rigot)

Leurs vies éclatantes – Grégoire Polet – Gallimard

Une semaine très ensoleillée de mai à Paris, quartier Saint-Sulpice.
A l’aube du lundi, Macha, jeune artiste, fait ses cartons pour quitter son atelier de la tour de l’église Saint-Sulpice. Elle prend une dernière photographie de la place.
Sur la photo, elle ne le sait pas encore, s’imprime la lueur d’une lampe qui vacille dans l’appartement d’en face, quand Henri la bouscule en poussant son dernier soupir...
En bas, sous le porche, Héloîse, qui se marie samedi, attend la fleuriste et le conseiller feng shui, pour organiser la cérémonie...
Leurs vies. Leurs vies qui se croisent se décroisent. Leurs vies et celles d’autres, éclatantes.

Un très beau roman qui, sous ses allures légères, nous touche gravement.
Et une très belle rencontre, à la librairie le 10 octobre dernier avec son auteur.

(V Gillion –V Bertrand – M Brouyaux)

La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, La reine dans le palais des courants d’air – Stieg LARSSON- vol.2 et 3 de Millénium – Actes SUD NOIRS

Où l’on retrouve le journaliste économique Mikael Blomkvist, maintenant revenu à la tête de sa revue Millénium et Lisbeth Salander, personnalité border- line et hacker de génie.
A chaque tome, S.Larsson rentre plus profondément dans l’envers du décor de la société suédoise et dénonce la fascination et le laxisme du pouvoir face au crime organisé.

Une série déjà culte !

(V Gillion)

Et si c’était niais ? pastiches – Pascal Fioretto – Ed.Chiflet&Cie

Si le pastiche est un genre littéraire considéré comme mineur, ce recueil, particulièrement réussi, nous offre une partie de franche rigolade aux dépens de quelques « vedettes » du milieu littéraire.
De « Barbès Vertigo » (Denis-Henri Lévi) à « Hygiène du tube » (Mélanie Notlong), de « Ils ont touché à mes glaîeuls » (Pascal Servan) à « Et si c’était niais » (Marc Lévis ), de « 64 % » (Frédéric Beisbéger) à « C’était rudement bath » (Jean d’Ormissemon), le microcosme est passé àla moulinette.

Un brillant exercice de style !

(Michel Brouyaux)

Le grand jardin – Francis Dannemark – Ed.Robert Laffont

Avec le talent qu’on lui connaît, Francis Dannemark nous brosse une fresque familiale qui, de 1914 à nos jours, met en scène deux frères jumeaux, leurs amours, leurs ami(e)s, leurs enfants.
On rencontre un homme fragile qui épouse une femme folle et adopte deux nains hongrois, un homme d’honneur qui veut régler une dette morale, un vieux médecin anglais et tant d’autres...

Les livres de Francis Dannemark ne se prêtent pas au résumé : il faut les lire, pour apprécier la poésie de son écriture, la subtilité de son analyse, la finesse de son trait. Et le moindre de ses mérites n’est pas de nous rendre ses personnages immédiatement intimes, comme si, décrivant leurs vies, c’était des nôtres qu’il parlait.

(Michel Brouyaux)

Amitiés mortelles – Ben Elton – Belfond

Entre policiers et romans de mœurs, les livres de Ben Elton participent aussi d’une réjouissante satire sociale. On n’est pas près d’oublier « Devine qui vient mourir » (récemment republié en poche), qui dépeignait férocement les coulisses d’une émission de téléréalité. Ou « Nuit grave » et le cynisme des hommes politiques (anglais).
« Amitiés mortelles », son troisième roman, nous plonge dans la traque d’un tueur en série qui terrorise Londres. Le point commun de ses victimes : persécuter leur entourage. L’inspecteur Newson va découvrir, stupéfait, que le tueur se rapproche de plus en plus de ses anciens copains de classe : que s’est-il donc passé dans ce collège, vingt ans plus tôt, parmi ces bons vieux amis ?

Pour lecteurs avertis.

(Michel Brouyaux)

Sans oublier nos invités du mois de septembre :

La spectaculaire histoire des rois des Belges, de Patrick Roegiers :
un vrai-faux roman qui mêle allègrement la petite histoire et la Grande...

L’incurable mal belge, de Jules Gheude :
à travers la biographie de François Perin, trente années de la vie politique belge et de ses blocages : passionnant !

Nous vous parlerons, dans un prochain courrier, de notre dernier « coup-de-cœur » : Regarde la vague, de François Emmanuel, qui sera notre invité le 15 novembre...

A noter aussi que le 11 novembre, de 14 à 18h, la librairie sera ouverte pour la journée des contes. Bienvenue à tous, petits et grands.

Et nous sommes toujours à votre disposition pour vous conseiller les excellentes nouveautés « poche » !

A très bientôt.

Retour au site